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Dernière mise à jour : 10.02.2026
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LA PRISONNIERE DU DESERT : DE LA QUINTESSENCE FORDIENNE

Publié le 19/08/2014 à 21:30 par vivelewestern Tags : fantastique vie homme chez fond belle mode cadre texte nuit film enfant bande anges tendresse collection signature
LA PRISONNIERE DU DESERT :  DE LA QUINTESSENCE FORDIENNE

La Prisonnière du désert

(The Searchers)

John Ford – 1956

 

« Let’s go home, Debbie »

 

« La Prisonnière du désert » représente la quintessence du cinéma de John Ford. On y trouve les thèmes fétiches et bien des motifs qui sont familiers au réalisateur borgne, et attestent sa signature. On reconnaît en effet un film de John Ford plus aisément qu’on identifie un film de Walsh, King Vidor, Hathaway ou Curtiz, ses « grands » contemporains.

Chez Ford, la communauté est au centre de tout – l’individualisme est rare –, et la communauté, c’est d’abord le noyau familial : ici, c’est une famille décimée par les Comanches que nous présente le réalisateur, une famille mutilée aussi, puisque les Indiens ont épargné Lucy et Debbie, pour en faire des captives. Les « Searchers », ces chercheurs qui donnent son titre au western, ce sont Nathan, l’oncle de Lucy et Debbie, et Martin Pawley, le métis adopté par la famille en deuil, qui veut retrouver ses sœurs de cœur.

La famille, c’est aussi celle que Ford s’est constituée au gré de ses films, une famille recomposée, où trône John Wayne en majesté, bien sûr ; autour duquel gravitent l’ami Ward Bond (vingt-cinq films avec Ford), le fidèle Jack Pennick – l’un des sergents drolatiques de « Ford Apache », présent dans douze autres films de Ford depuis 1928 –, et un grand échalas afro-américain au crâne rasé, Hank Worden. Ce dernier donne ici l’une de ses compositions les plus insolites dans le rôle d’un éclaireur souffrant de troubles psychiques – le simplet, partie intégrante de la communauté, est une figure récurrente dans les westerns de Ford. Worden figure dans quatre autres films de Ford et il sera un habitué des westerns de John Wayne à partir d’« Alamo ».

Pour ce film, Ford s’est aussi entouré de la jeune génération : depuis « Le Fils du désert », il a rallié Harry Carrey Jr, le fils de l’une de ses premières stars. En comptant « La Prisonnière du désert », Carrey Jr jouera dans neuf films de Ford. Ford confie par ailleurs le rôle central de Martin à Jeffrey Hunter qu’il a utilisé dans « La Dernière Fanfare » et « Le Sergent noir ». Enfin, en hommage à Wayne, on notera que le réalisateur irlandais a donné un petit rôle savoureux à Patrick, le fils du « Duke ». Celui-ci fait son entrée à la fin du film, en plein bal – encore un motif familier chez Ford –, sanglé dans un uniforme trop propre de lieutenant de cavalerie. Patrick débite son texte, avec la maladresse et la candeur qui sied à son personnage et Wayne, ostensiblement souriant, visiblement amusé, l’observe faire ses premiers pas devant la caméra.

Il y a des films qui sont devenus des classiques alors que leurs metteurs en scène les avaient tournés comme des bandes routinières – on ne refera pas ici la glose qui entoure par exemple « Casablanca ».

Ford, en revanche, a indéniablement composé « La Prisonnière du désert », pour qu’il soit un grand western. L’Irlandais pouvait à l’occasion faire preuve de « je m’enfoutisme », en particulier quand il avait trop bu : en visite à la Cinémathèque en 1995, Richard Widmark nous raconta qu’un jour de cuite sur le plateau des « Deux Cavaliers », Ford n’avait pas pour autant annulé le plan de tournage : James Stewart et Widmark avaient tout bonnement dirigé leurs scènes eux-mêmes et Ford était allé se recoucher dans sa caravane. Une anecdote qui permet de relativiser quelque peu le concept du « cinéaste auteur » érigé en dogme par certains historiens du cinéma dans les années 50. Dans « La Prisonnière du désert » cependant, le format de l’image (VistaVision), la durée du film (presque deux heures), la densité du récit (une longue traque de sept années), et l’attention particulière prêtée au cadre, tout atteste que Ford a voulu donner le meilleur de lui-même.

Pour Coursodon et Tavernier, « La Prisonnière du désert » marque aussi une césure dans sa filmographie : « tournant inconscient mais capital : c’est le premier film pessimiste de Ford ». Il faut pondérer un peu : le ton de « La Dernière Patrouille » ou des « Raisins de la colère » n’était pas particulièrement primesautier. Mais la tendresse et l’humour l’emportaient souvent jusqu’alors, et la violence détonnait, comme une saillie incongrue. Ici, pour la première fois, la dramaturgie l’emporte sur le ton élégiaque et l’humour bon enfant.

« La Prisonnière du désert » s’ouvre sur un plan célèbre : une porte ouverte sur le désert, un cavalier au loin… Il se rapproche… C’est Ethan (John Wayne) qui vient retrouver son frère, trois ans après la fin de la guerre. On se demande un peu pourquoi il a mis tant de temps à regagner son foyer ; on n’aura pas de réponse. Moment de félicité familiale, rires, avant l’inquiétude sourde, la tension extrême : on entend des coyotes au loin, on voit des signaux. Lucy a compris, elle pousse un cri perçant : les Indiens cernent la maison. Quand le drame se joue, Ethan et Martin sont loin – les indiens ont fait diversion en abattant quelques vaches. Ils reviendront trop tard. Ethan n’attendra même pas la fin des obsèques pour partir à la recherche de ses nièces. Les morts ont tout le temps, pas les vivants. La traque est lancée, Ethan en tête. Il est, on le comprendra vite, un westerner au caractère bien trempé, sensible à la parole donnée, probe au point d’être psychorigide.

Quand le marshall (Ward Bond) lève une troupe pour partir à la recherche des Indiens, Ethan ne prêtera pas serment car « on ne prête qu’un serment ; et j’ai déjà prêté serment à la confédération des Etats du Sud. » Il voue aussi une haine profonde aux Indiens : ainsi crève-t-il les yeux des cadavres d’Indiens que la petite troupe découvre au fil du périple. Le geste n’est pas innocent : un Indien aux yeux crevés ne trouvera pas le repos au royaume des morts. C’est un des mille détails dont Ford nourrit son film, comme d’indiquer, par exemple, qu’il ne faut pas escompter disperser les poneys des Indiens pendant leur sommeil, car ils gardent la longe attachée à leur taille.

Très vite d’ailleurs, les poursuivants deviennent une proie. Encerclés par deux colonnes de Comanches. Course-poursuite suivie au travelling latéral embarqué, comme Ford en a le goût depuis « La Chevauchée fantastique » et ses films de cavalerie. L’ambiance tourne à l’aigre. Ethan en a assez du marshall et de sa petite troupe qui compte notamment Moses (le farfelu Hank Worden dont j’ai déjà parlé). Il reprend sa quête avec Martin Pawley, le sang mêlé qu’il traite avec rudesse et Brad, le fiancé de Lucy. Brad est aux anges quand il pense avoir surpris les Indiens au bivouac, en pleine nuit, et qu’il est sûr d’avoir aperçu Lucy. Ethan s’assombrit ; ce n’est pas Lucy mais une squaw qui porte les vêtements de Lucy. Lui le sait qui a enterré Lucy en toute discrétion pour ne pas faire de peine à Brad. Désespéré, fou de rage, Brad monte à l’assaut du campement. Un baroud d’honneur suicidaire, sans espoir de retour. Les coups de feu claquent dans la nuit. Puis c’est le silence…

Les saisons passent. Ethan et Martin traversent les plaines enneigées et les déserts, toujours à la suite des Indiens détenteurs de Debbie. En filigrane, Ford rejoue ainsi un de ses autres poncifs : l’exil. Ici, ce ne sont pas les pionniers irlandais qui y sont voués mais plutôt les Comanches Noyakis. Bientôt, Ford consacrera tout un film crépusculaire à ce sujet (« Cheyenne Autumn »). Même Martin finit pas douter et souhaite renoncer. Il fait face à la détermination buttée d’Ethan : « On les retrouvera (…). J’en suis aussi sûr que la terre tourne ». Finalement, Martin ne quittera pas Ethan, il ira jusque au bout, car il craint manifestement la réaction d’Ethan quand il découvrira que sa nièce, devenue une squaw, est totalement intégrée à la tribu.

Sur le chemin, les deux hommes commercent un peu avec des bandes d’Indiens pacifiées – on voit que ceux-ci sont parqués dans des réserves. Et Ford glisse une note d’humour : sans le savoir, Martin a acheté une squaw replète qui le suit servilement. Ethan se moque : « Approchez, Mme Pawley, plus on est de fous plus on rit ! ». Cependant, quand Ethan entreprend de questionner l’Indienne à propos d’Eclair, le chef de la bande qu’il recherche, celle-ci s’enfuit, comme prise de terreur. Ethan et Martin la retrouveront assassinée dans un camp indien dévasté par la cavalerie : « Pourquoi les soldats ont-ils jugé bon de la tuer ! Elle n’a jamais fait de mal à personne ! » Ford pointe encore le racisme et sa bêtise quand il montre Ethan massacrant des bisons comme substitut à sa haine des Indiens : « Ca fera toujours de la viande en moins pour les Comanches ! »

La haine d’ailleurs est stérile : à quoi bon vouloir venger les morts ? Au cours d’une quête de sept ans sans repos, Ethan s’est aigri, il a ruminé sa colère et son désir de vengeance. Pendant ce temps, Eclair a perdu deux fils tués par les Blancs et Debbie a été intégrée à la vie du clan (« Ils sont toute ma famille ! Va-t-en Martin ! hurle Debbie quand Ethan et le jeune homme parviennent enfin à la retrouver). Debbie est devenue une Comanche, tout ce qu’Ethan déteste le plus et c’est elle qui brandit la collection de scalps d’Eclair (Ethan reconnaît la chevelure de sa belle-sœur). Ford semble vouloir nous dire que la vengeance, œil pour œil, dent pour dent, est absurde. Sang-mêlé, Indiens d’adoption, les identités sont brouillées et qu’importe pour Ford, ce sont les personnes qui comptent. A la fin du film, si Ethan tranche le scalp d’Eclair, tué par Martin, il épargne Debbie (Natalie Wood, qui a dix huit ans avait déjà une belle carrière derrière elle et venait de tourner La Fureur de Vivre l'année d'avant) qu’il prend délicatement dans ses bras pour la porter. Il a dépassé sa haine recuite : « Rentrons à la maison, Debbie ». C’est sur ces quelques mots que s’achève « La Prisonnière du désert », ode à l’espoir et la fraternité.

Ce grand western est sorti en salles en 1956 ; cette année-là, Wash réalisait « Le Roi et quatre reines » (un bijou mais en mode mineur), Vidor « Guerre et paix » (adaptation indigeste du chef-d’œuvre de Tolstoï), Hathaway, « Le Fond de la bouteille » et « A Vingt-trois pas du mystère », Curtiz, « Le Roi des vagabonds » et « Énigme policière », Wellman « Goodbye My Lady » et Hawks était absent des écrans… Cette année-là encore, Ford dominait sa génération.

 

Christophe Leclerc